Des ateliers d’expression créatrice pour travailler sur les mémoires familiales inconscientes?

L’expression créatrice permet un travail d’historicisation, d’actualiser à travers une narration dans la matière, un pan de l’histoire familiale en attente de ritualisation, de célébrer un être, un événement avant de l’« inhumer » (deuils). Tous les contes commencent par « il était une fois » (marque l’affirmation d’une existence), puis vient un lieu : « dans un pays lointain », puis vient une personne qui est nommée : « un roi ». L’expression créatrice permet de nommer avec des mots, de mettre en image des lieux, des personnes, des temps et seulement après cela il devient possible de les enterrer pour séparer les morts des vivants.

 « Ceux pour qui j’écris sont à la fois ceux à la place desquels je le fais, tous ceux qui se sont tus définitivement, ceux qui n’ont pas su parler, tous les fantômes de l’histoire institutionnelle et de mon histoire personnelle, et ceux sur lesquels je m’appuie et auxquels aussi je m’adresse » ( Cadoux) Clôturer (Zeigarnik), mettre un point final à la narration, une dernière touche de couleur, coller le dernier lambeau de papier est aussi remettre enfin à sa place dans l’histoire familiale tous ceux qui erraient dans les étages générationnels en attente de voix et puis de sépulture, faire les comptes de l’ardoise transgénérationnelle, apurer les dettes de réparation,  voilà le travail du narrateur.

 

L’expression créatrice prend soin de ces sépultures, de ces narrations, de cette historicisation, de cette remise en route de l’imaginaire. Car s’exprimer dans l’écriture, la peinture, la danse,… est avant tout « une affaire de mains et de corps peut-être, avant d’être affaire de tête » (F.Bon) Car ce qui fait trou dans la maille des génération, c’est le figement du trauma qui a arrêté le dire à un certain moment de l’histoire d’une famille. Et comme « c’est justement parce que quelque chose défaille au cœur de la langue (Sprache) que le corps (Körper/Leib) s’en mêle » (Assoun) et comme le corps est à l’interface du monde interne et du monde externe, c’est par lui - le geste du pinceau, le corps qui danse, le grattage de la mine sur le papier – que le mouvement revient dans le processus de liaison. Border le trou du silence figé du trauma par la narration dans le corps et du corps , permet une redéfinition des contours des contenants généalogiques brouillés et un travail sur les limites entre le dehors et le dedans, un travail de différenciation et de subjectivation.

 

P.C.Racamier écrit qu’à l’origine de l’inceste et de l’incestuel dans un groupe familial (raisons fréquentes pour lesquelles les personnes se tournent vers un travail transgénérationnel) il y a toujours, plus haut, le trauma d’une mort inacceptable. La force de ce trauma écrase les différents topos  (psychiques/corporels et spatio-temporels), les contenus clivés et la fragmentation conséquents au trauma brouillent les repères, amène de l’indifférencié, une « confusion de langue » (S. Ferenczy). Les formes, les contours, les places, les rôles deviennent flous. Les frontières sensées contenir et construire explosent, la tendresse déborde dans le sexuel, le corps enfant devenant objet de désir adulte, les étages générationnels disparaissant, mélangeant ainsi par l’inceste le passé des ancêtres au présent de la descendance. Ainsi, border le trou laissé par une mort inacceptable permet de remettre les frontières et les étages générationnels, de les rendre pensables et d’enrayer ainsi les processus de l’incestuel.

Les participants se laissent interpeler par un travail sur les mémoires familiales car ils ressentent une défaillance dans la capacité contenante du maillage générationnel, ce que P. Benghozi nomme une  pathologie de contenants généalogiques. Soit les contenants sont « troués lorsqu’il y a une rupture de maille et donc du lien de filiation ou d’affiliation », soit les contenants sont déchirés « à la suite de ce qu’(il) appelle un démaillage catastrophique des liens » Ce démaillage « se caractérise par la défaillance de la fonction psychique de figurabilité de l’appareil psychique groupal » (familial)

Concernant la fonction contenante du maillage généalogique, Pierre Benghozi fait référence à  W.R.Bion et la fonction alpha :  la traduction des éprouvés de l’enfant en éléments alpha par la capacité de rêverie de la mère (ou toute personne ayant cette fonction). Cette traduction rend ainsi la pensée possible grâce à la constitution d’un interface, entre le dedans et le dehors, une intériorité et une extériorité. Ce maillage assure une barrière de contact qui délimite les contenants généalogiques individuels et familiaux. Cette barrière permet de penser, d’élaborer autour de la transmission généalogique des traces et des empreintes.

L’expression créatrice est donc « le lieu, par la remise en jeu du narratif, d’une reprise de la faillite du raconter maternel, fondateur du psychisme » ( Cadoux p.172). Je dirais même de toute la lignée du maternel. La remise en route de la capacité de rêverie dans les espaces-temps d’expression permet la fantasmopoïèse (Benghozi) la mise en image d’un contenu latent inconscient lors de la rêverie propice à la création, permettant une transformation, une en-formation, un passage topique de l’inconscient au conscient. L’expression créatrice dans un espace-temps et un cadre suffisamment contenant permet la rêverie propice à la narrativité d’une « fresque familiale généalogique » et l’élaboration d’un « récit épique de l’épopée généalogique familiale » (Benghozi). L’expression créatrice a alors une fonction « mythopoïétique ».

L’expression créatrice en plus de répondre favorablement à l’«appel à la figuration de traces perceptives non symbolisées » (A. Brun), d’éléments en attente de subjectivation, permet donc dans une perspective transgénérationnelle de remailler le tissus contenant des générations.

Outre la fonction de remaillage, elle a une fonction organisatrice des sensations et éprouvés, dans les tentatives de réunifier les morceaux épars de l’appareil psychique familial, de refaire circuler le libidinal. Il y a une (re)mise en route du jeu dans l’espace psychique interne, là où il y a eu défaillance de la capacité de jouer à cause de la défaillance de la capacité de contenance du maillage générationnel. Par le jeu avec la matière, les mots, les contenus mis en forme ; le créateur « tisse des fils entre son passé et son avenir, brode entre ce qu’il n’est plus et ce qu’il n’est pas encore » ( Cadoux) jusqu’à « donner son étoffe à l’existence » ( Cadoux) Il dépose des morceaux de lui et de son imaginaire familial, les relie pour se laisser advenir en laissant advenir l’in-su. Tout un travail de tissage et surtout de mise à l’épreuve du cadre du métier à tisser d’abord, de bobinage et dévidage du fil ensuite. « (…) à la chandelle, assise auprès du feu, dévidant et filant » (Ronsart) Tout finalement n’est ici qu’affaire de fil (de la narration, d’historicisation) et de maille (de contenant fiable).

 

Enfin, je terminerai mon apologie de l’expression créatrice dans un  travail sur les mémoires familiales, par le processus de subjectivation qu’elle met en oeuvre : dans la production, le narrateur est placé dans une proximité avec lui-même étant en train de créer, cela présuppose un sujet témoignant à qui s’adresser (soi-même) et permet une mise à distance de l’expérience pour mettre en forme dans un espace-temps de narration un contenu psychique à partager avec soi avant de le partager avec d’autres. Cette présence d’un « témoin interne » (J.F.Chiantaretto) suppose « un étayage intersubjectif sur des interlocuteurs actuels, prenant fonction de tiers garants – les témoins du témoin – et un étayage intrapsychique sur un interlocuteur interne : le témoin interne. (Celui-ci) reposerait notamment sur l’introjection de la fiabilité du rapport maternel au langage dans son dialogue de et avec l’infans et incarnerait la confiance en soi, acquise par l’enfant, comme témoin fiable de ce qu’il perçoit, ressent et pense en relation avec les autres » (J.F Chiantaretto).

Ainsi, ce travail de « témoin interne » dans la narration verbale, plastique ou corporelle touche de près à la capacité de rêverie maternelle dont j’ai parlé plus haut, au maillage du contenant générationnel, permet de border et de broder, de remettre du fil et du lien.

Nous allons voir maintenant comment l’étayage et le ravaudage effectué tout le long du processus d’expression créatrice présuppose l’altérité, la présence d’un accueil de la narration par l’autre, un appareil psychique groupal.

 

Pourquoi en groupe ? 

Le groupe est une structure d’accueil du dévoilement des mémoires qui est un acte testimonial. Chacun est le témoignaire de ce que le témoin exprime à travers la matière. Le groupe témoignaire a une fonction d’« hébergement psychique » (R. Waintratter) d’un contenu relié et mis en forme par la narration rendue possible grâce au groupe-caisse-de-résonance d’affects jusque-là déliés. Le groupe fonctionne comme le chœur antique du théâtre grec qui répétait certains vers et les renvoyait à entendre de manière amplifiée, une sorte d’écoute groupale « polyphonique » (Kaës)

 Le groupe comme appareil à penser (et à panser) les pensées assure la contenance des éléments bêta (bruts cfr Bion) et les transforme par sa capacité à les accueillir (fonction de témoignaire), à les rêver (fonction de traduction) en les reliant (fonction mythopoiëtique). La fonction de l’appareil psychique groupal, dit Kaës, « est de lier et de transformer les espaces psychiques des sujets qui sont membres du groupe ».  Il y une « fomentation créatrice groupale » ( Cadoux) Pour cela le groupe utilise des processus : « projections, dépôts, identifications, avec des effets de résonance et de mise en commun » (R.Kaës)  Le travail en groupe « montre ce que la constitution du sujet singulier doit à l’expérience qu’il partage avec les autres » ( Cadoux). Quand les éléments clivés (s’il y a eu trauma dans les générations antérieures) sont en attente de subjectivation, il faut donc qu’il y ait « de l’autre » , de « la tendresse de l’autre » (T.Tovmassian) pour que la capacité de rêver puisse relier les éléments, border le trou du non-dit et contenir les affects. 

Le groupe a la capacité à créer du mythe à partir des mythes de chacun. Cependant, le mythe groupal n’est pas une juxtaposition ou une addition de l’apport de chacun de ses membres, c’est plus que cela, ou plutôt autre chose, car il y a eu co-création lors de la transmission au groupe. D’ailleurs, la transmission (puisqu’il ne s’agit jamais que de ça ici, que ce soit la transmission intergénérationnelle ou la transmission d’un membre au groupe) vient du latin « tradere » qui veut dire à la fois « trahir » et « livrer » : dans la transmission il y a une « traduction des restes » (J.Altounian) et une transformation qui trahit le réel. C’est dans ce décalage que devient possible un investissement libidinal contenu par la matrice groupale, une remise en route du désir, une capacité à se rêver et à rêver son groupe familial. Puisque désir il y a, le groupe permet dès lors de sortir d’un état d’impuissance et de séparation, il offre le « devenir capable » et permet que le sentiment d’espérance advienne.

Donc, si je prends la métaphore du festin, je peux imaginer que chaque membre du groupe arrive avec des ingrédients à propos desquels il est capable de raconter (comment il l’a acheté, où il l’a cultivé etc…) et avec des ingrédients qui manquent (des trous dans son panier), avec des ingrédients qui sont pourris, ont une drôle d’allure, sont énigmatiques etc… et à propos desquels il ne sait pas quoi ressentir ni comment s’exprimer. Puis les éléments singuliers qui semblent ne rien avoir les uns avec les autres sont rassemblés et le groupe commence à parler à propos d’eux, à imaginer d’où viennent ces légumes oubliés ou exotiques, quelle a été leur culture. Et tout à coup en effet, je peux me souvenir que mon grand-père qui … et le raconter. Surgit alors la faim, l’envie d’assembler tous ces éléments pour en faire un festin, créer une recette inédite que je pourrais refaire plus tard quand les enfants viendront manger à la maison avec leur marmaille, quelque chose de reproductible, d’organisé, de transmissible car je donnerais la recette à ma fille. Et voilà que nous nous activons autour de ce chaudron, à faire des sauces, à mettre de la maïzena pour lier et à choisir la crème allégée pour rendre plus digeste, à ouvrir une bouteille de ce vin pour mettre les esprits en joie.

Autour de cette marmite bouillonnante, des liens de tissent entre les cuisiniers, et chaque cuisinier est en même temps témoin de ce qui se passe en lui dans sa subjectivité qu’il peut éprouver car l’être ensemble dans ce cadre précis « favorise la remise en chantier des liens de soi aux autres et de soi à soi » ( Cadoux) et « à terme, tant bien que mal, le face à face avec soi autorise un possible côte à côte » (D. Pingeon, S.Heughebaert, P ;Beuret, M.Castiglione), je dirais même un côte à côte aussi avec les membre de son arbre familial.

Dans ces côte-à-côtes du groupe, se tissent des liens de la même nature que les liens tissés dans le groupe familial, ils sont « de nature libidinale, narcissique et thanatique (…) les sujets sont dans des relations d’accordage, de conflit, d’écho et de miroir, de résonance avec leurs propres objets internes inconscients et avec ceux des autres. Le lien se fonde essentiellement sur les alliances inconscientes, nouées entre eux (…) le lien est le mouvement plus ou moins stable des investissements, des représentations et des actions qui associent deux ou plusieurs sujets pour accomplir certaines réalisations psychiques qu’ils ne pourraient pas obtenir seuls : accomplissement de désirs, construction de représentations, mise en œuvre de défenses.

René Kaës nous dit que comme dans tout groupe familial, les membres concluent des alliances, des pactes et des contrats inconscients qu’ils doivent maintenir s’ils veulent garder leur place dans l’ensemble. Il y a donc obligation et assujettissement. Les alliances « se nouent sous l’effet de l’économie conjointe du refoulement et du déni (ou du rejet) exercé par les sujets, pour leur propre raison, mais aussi simultanément pour le bénéfice d’un autre ou de plus d’un autre, pour établir leurs liens ». Elles ont une nature structurante, défensive ou offensive. « Dans sa participation à un groupe, la personne fait une triple expérience : celle d’abandonner ou de rejeter des parties de soi pour être dans le lien, celle de déposer ou de projeter dans le groupe ou dans d’autres sujets des parties de soi, celle de lier et de nouer des alliances avec d’autres sujets ». De ces alliances, le participant « a à se dégager pour parvenir à la conscience qu’(elles) ont été, pour une part, constitutives de sa subjectivité ». Le travail de chacun dans la mise en lien dès la rencontre dans le groupe sera de « refouler, ou dénier, ou rejeter ou effacer certaines représentations, soit à des fins structurantes, soit dans un but défensif, offensif ou aliénant », comme les membres de son arbre généalogique l’ont fait avant lui dans le groupe familial.

A côté des alliances inconscientes, les fonctions phoriques sont un des principaux processus du lien : un sujet porte, pour lui-même et pour un ou pour plusieurs autres, un signe, une pensée, un rêve, une parole, un symptôme, un idéal » (R.Kaës)

My grandmother gave birth to three children

Raised four

She cared with a bourgeois elegance and smiles

That brushed away a child’s insomnia

Or a family’s dirty secrets

Of the three sisters my mother was the bravest

And she was smaller than the boy so

She was the one grandma would send

To clear dry roots and dead rats down in the septic tank

(…)

My mom gave birth to four children

Raised three

Of the boys I was the oldest (…)

                                            (Germain Canon, Care)


 

Bibliographie

 

BENGHOZI, P., Le travail psychique de rêverie et de figurabilité en psychanalyse groupale et familiale, in Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 65, Eres.

BRUN, A., Médiation picturale et psychose : une réactualisation de l’originaire Les processus psychiques de la médiation, Paris, 2002, Dunod

CADOUX, B., L’atelier d’écriture comme lieu d’émergence du sujet, in Ecritures de la psychose, Paris, 1999, Aubier.

ASSOUN, P.L., corps et symptôme. Anthropos, 2004

FERENCZI, S., Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion, in Psychanalyse 4 Œuvres complètes, 1933

CHIANTARETTO, J.F., Le témoin interne, in Témoignage et trauma. Implication psychanalytiques, Dunod, 2004.

RACAMIER, P.C., L’inceste et l’incestuel, Dunod, 2010.

LACHAL, C., Le partage du traumatisme : comment soigner les patients traumatisés, in Le journal des psychologues 253, 2007

WAINTRATTER, R., Le pacte testimonial, conférence 2017

KAËS, R., Le sujet, le lien et le groupe. Groupalité psychique et alliances inconscientes, in Cahiers de psychologie clinique 34, 2010.

TOVMASSIAN, T., Rôle de l’environnement, dynamiques transférentielles et contre-transférentielles avec la clinique du psychotraumatisme, in Cahiers de psychologie clinique 50, 2018.

ALTOUNIAN, J., L’intraduisible. Deuil, mémoire, transmission. Dunod, 2005.

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